Lodia Kpodzro, l’inspirante créatrice de BaZara’pagne

A l’abri d’une alcôve dans un restaurant parisien, rencontre riche en bonne humeur avec Lodia Kpodzro, la pétillante et inspirante créatrice de BaZara’pagne pour découvrir la femme derrière la marque proposée en ce moment aux Galeries Lafayette. A savourer !

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Crédit photo : unitedfashionforpeace.com

 

Ton portrait africain

Une capitale ?
Lomé.

Un pays ?
La RDC parce que c’est un très très beau pays !

Un plat ou aliment ?
C’est compliqué… Moi qui aime tellement mangé (haha). Je pense le saka saka (préparation de feuille de manioc particulièrement consommée en Afrique centrale, ndlr) avec du riz ou du chikwangue (préparation de manioc particulièrement consommée dans le bassin du Congo, ndlr).

Un fruit ?
La mangue.

Un personnage connu ?
Bella Bellow, une chanteuse togolaise qui venait peut-être du Nigéria, comme ma mère. Elle était très belle, avec une belle voix. Je l’écoute encore aujourd’hui.

Un animal africain ?
Une panthère.

Wax ou Bogolan ?
Wax !

Tes cinq invités pour un dîner presque parfait ?
Un intellectuel panafricain, une chanteuse soul mais africaine comme Yakoto (originaire du Ghana et d’Allemagne) qui a ce truc tellement deep et triste en même temps. J’inviterais aussi un chef de village, vieux si possible, pour écouter ses conseils et confronter nos idées de Dieu, de la jeunesse et de la vieillesse. Ensuite, j’inviterais une folle. Une amie folle, franche qui n’a pas peur de dire ce qu’elle pense, ce qu’elle veut sans être coincée dans un schéma. Et en dernier, ma mère. Parce que j’aime comment elle pense, elle a une certaine sagesse.

C’est un beau dîner !
Oui, on va bien rigoler et bien réfléchir, haha.

De gauche à droite et de haut en bas : chikwangue, Bella Bellow, une panthère noire, la mangue, Yakoto, saka saka avec son riz.

 

Ton aventure entrepreneuriale

Parlons de ton aventure entrepreneuriale. Peux-tu nous la présenter en quelques phrases ?
Tout d’abord, il y a deux parties chez moi : la créativité qui date de l’enfance (je faisais des robes avec l’éponge utilisée pour se laver !) et maintenant, la gestion d’une entreprise qui est une vraie aventure. C’est quelque chose que j’ai appris et que je continue d’apprendre sur le terrain au jour le jour. Cela demande de la rigueur, d’autant plus que je n’ai pas commencé dans une entreprise pour m’imprégner de ce mode de fonctionnement. Forcément, cette rigueur je me dois de la conquérir, c’est donc une aventure. BaZara’pagne a officieusement commencé en 2011 et officiellement en 2012. Officieusement, car j’ai débuté avec les snoods que je vendais avec mes valises près du cinéma l’Express. Je n’avais ni déclaré ni déposé la marque, mais uniquement une page Facebook avec mon numéro de portable. J’ai travaillé ainsi six mois puis je suis rentrée à Lomé pour faire une première vraie collection. Entre-temps j’ai déclaré la marque. Toute une évolution !

Est-ce que tu as été aidée dans tes démarches ?
Oui, j’étais assez bien entourée par ma famille et mes amis qui m’aidaient beaucoup, qui me disaient quoi faire. Après, c’est vrai que j’aime n’en faire qu’à ma tête, haha. C’est peut-être pour ça que je prends un peu de temps à faire les choses. Tant que je n’expérimente pas moi-même, que je ne comprends pas par moi-même pourquoi je dois faire une chose, je ne la fais pas. Il faut savoir aussi que j’ai commencé en m’amusant, je n’ai pas pris mon activité au sérieux tout de suite.

Est-ce que tu as fait ça en parallèle d’un parcours scolaire ou professionnel ?
Après mon baccalauréat, j’ai été acceptée à l’Ecole Nationale de Commerce. J’y suis restée une journée, finalement. C’était cloisonné, tout le monde était stressé au secrétariat. J’ai dit what ? haha. J’ai toujours aimé faire les choses par plaisir et non dans le stress même s’il y a un coté passionnel. J’ai ensuite poursuivi en LEA (Langues Etrangères Appliquées), j’y ai fait encore une journée, haha. Je ne m’y sentais pas à ma place, je me demandais ce que cela m’apportait. Finalement, mon activité BaZara’pagne, avec mes snoods même si je n’avais pas de plan d’entreprise, c’était quelques chose qui me plaisait donc je me suis concentrée dessus. Tout est motivé par mon envie de faire, mon épanouissement, et à l’époque ça allait avec le fait que j’étais un peu peace and love. En plus de ça, j’avais fait un deal avec ma mère : aller jusqu’au bac et ensuite faire ce que je voulais. J’ai quand même tenté le supérieur, et après je suis revenue et c’était Bazara’pagne ! Avec tout l’argent récolté par la vente des snoods durant ces six mois, je suis rentrée au Togo pour lancer ma première collection.

Pourquoi faire fabriquer au Togo ? Quel est ton attachement à ce pays ?
Je suis née là-bas avant d’arriver en France en 2001. Si c’est important pour moi de faire confectionner au Togo, ce n’est pas juste pour le wax. Ma grand-mère est une Nana benz (voir ici pour un article consacrée aux Nanas benz sur Nothing But The Wax, ndlr) pas une officielle parce qu’elle était une Nana benz révoltée : elle a commencé à commercer avec les Hollandais avant d’arrêter. Elle a travaillé ensuite  avec des usines du Nigéria, du Togo, voyageait un peu partout et produisait ses propres tissus. Finalement, mon père vendait du pagne, ma mère aussi, ma tante… J’y ai été amenée naturellement. C’est une histoire familiale. Mais confectionner des vêtements au Togo demeurait très important. On m’a proposé de produire à Singapour, en Chine, mais non. De plus la situation du Togo m’a toujours intéressée, plus jeune je me voyais présidente du Togo, puis seulement ministre de la culture, haha. La population togolaise me tient à cœur, même si y produire coûte plus cher ! La rémunération de mes équipes sur place c’est ma contribution. Pour ma première collection Lomnava, je me sentais comme l’Independent Woman de Ne-Yo avec tous mes classeurs, haha. J’ai sourcé des artisans au Bénin, au Togo, au Ghana, je gérais 60 personnes sans compter les apprentis. Certains jours, je faisais les trois pays ! J’étais tellement passionnée, aveuglement, durant cette période, et avec du recul, je me dis « Mais t’es malade » ! haha. Après 4 mois, j’ai fait un cargo de 500kg avec ma première collection. Mon premier défilé contenait des créations très élaborées, très diverses : au Ghana, j’ai fait tisser du raphia  pour faire des boucles d’oreille, j’ai fait tisser du kenté avec du cuir, j’ai travaillé avec de la mousseline… Il y avait des vêtements, des chaussures des ceintures… J’ai bossé comme une malade. Pour le shooting j’ai loué un car, j’ai choisi 60 filles que j’ai habillées, coiffées et maquillées. J’ai également choisi une vingtaine de garçons. Les gens disaient qu’il y avait une voiture de sirènes car j’avais choisi les plus belles filles de Lomé. Je suis rentrée avec des tonnes de cartons.

Collection Lomnava et ses sirènes !

Quel a été ton plus grand challenge ou obstacle dans le développement de ta marque ?
Quand je suis revenue, suite à mon premier défilé qui a réuni beaucoup de monde, dont pas mal de média que j’avais contacté comme ça, il y a eu un réel engouement. Il y avait même Nana Wax qui est venue spécialement pour mon défilé et qui a acheté une pochette. Mais finalement, toute cette émulation, ça a été trop pour moi, je n’ai pas pu supporté. C’était en 2012. Moi, je m’amusais, et ça a été trop pris au sérieux. J’avais envie de retourner à l’école et de tout lâcher. Heureusement pour moi, ma cousine, qui a fait une école de commerce, m’a soutenue et aiguillée. Tout le monde voyait le potentiel du projet mais ma seule envie en fait c’était de créer. D’un point de vue entrepreneurial, je faisais ce qui était nécessaire mais je n’avais pas de plan. Je ne voyais pas ça comme du travail. Maintenant j’ai changé mais à l’époque j’étais un peu dans ma bulle, en mode rebelle artiste. J’ai eu du mal à accepter et endosser les responsabilités qui vont avec la création, la gestion d’une entreprise, d’une marque, j’ai eu du mal à associer les deux et à l’accepter. Pourtant, pour vendre, je me débrouille bien. Mais les objectifs, les plans prévisionnels, ce n’était pas mon truc. Je gérais un peu comme les bonnes femmes du marché.

Et quel a été l’élément déclencheur ?
Avec la collection Edzimé j’ai commencé à me prendre au sérieux d’où le nom choisi qui veut dire « dans mon cœur ». C’était un cri que je me faisais à moi-même. C’était comme me dire que cette fois, on arrête de rigoler. Je l’ai lancée trois ans après la première collection Lomnava, mais entre-temps, Bazara’pagne continuait à bien fonctionner, avec notamment  la production de cinq autres collections (Evado, Konou, Avivoh, Djidjo, Sanhoho, ndlr). Je suis croyante, donc Dieu m’a toujours accompagnée dans mon aventure et j’étais bien entourée. Mais on me reprochait un peu de sortir les mêmes choses, de ne pas rafraîchir mes créations. Je produisais de la taille 36 à 48, sans stratégie de gestion pour pouvoir vendre plus. L’accueil du public m’aidait à continuer, cependant. Edzimé est né car je ressentais une frustration par rapport à Lomnava. J’étais rangée dans le urbain chic wax. Il y a même eu une personne qui voulait investir dans BaZara’pagne mais à condition que je change mon nom en BaZara’wear. Selon cette personne, pour évoluer je devais changer mon nom et il ne voulait pas travailler en Afrique en cas d’investissement… J’ai refusé et il m’a désignée comme étant une lionne panafricaine et une personne fermée… Finalement, Edzimé a consisté à m’écouter moi-même, à me respecter dans ce que je sais faire et peux faire. C’était un écho à ça, je me suis lâchée, j’ai délaissé les accessoires, les petits t-shirts et les choses simples que je faisais pour créer vraiment. Grâce à ça, j’ai pu vendre mes créations au sein de Moonlook (plateforme promouvant une mode africaine haute gamme, ndlr). Je faisais enfin mes premiers pas dans la cour des grands. Grâce à Moonlook, j’ai pu me professionnaliser car tout y était cadré. J’ai beaucoup appris, j’ai ajusté mes prix (qui étaient très bas jusque-là). J’aimais la création mais je ne cherchais pas à m’enrichir. Tout ce que je voulais c’était de pouvoir payer mes ateliers, mes frais de déplacement… Rien d’autre. Depuis, ça un peu changé, depuis l’année dernière en fait, avec la collection Efli-Efia.

Collection Edzimé

Qu’est-ce qui t’inspire justement pour créer une collection ?
Chaque collection est liée directement à ma vie personnelle, c’est une photographie de mon état d’âme à un moment précis. Efli Efia par exemple, c’est la royauté. Je suis très humble et très critique sur mon travail, parfois un peu trop. Ce trench (qu’elle porte, ndlr) ne me satisfaisait pas au moment de sa production. Efli Efia c’est sois satisfaite, montre à toi-même que tu as du niveau et par ce fait, pousse ta créativité, va loin au-delà du wax. J’ai tissé, j’ai mélangé plein de choses, je fais des patchs et j’étais fière de ce que j’avais fait.

Avant que je fasse Efli Efia, j’ai également participé à Who’s next, qui a encore élevé le niveau. Malheureusement, je n’ai pas eu des contrats définitifs mais quelques collaborations intéressantes (avec Agnes b., Nature et découverte notamment). Avec Yigo, j’ai dépassé le statut d’auto-entreprise. Si Efli Efia était la collection Yigo, c’est la collection 1, la collection renaissance. Yigo, c’est la prétention et pas de façon péjorative. C’est une façon de rompre avec le wax. Les premières années, à chaque fois que j’étais interviewée, on me désignait comme créatrice. Mais je ne voyais pas en quoi j’étais une créatrice. Pour moi être créatrice implique de la recherche, de la transformation. De mon point de vue, faire une jupe en pagne, ce n’est pas forcément être une créatrice. A travers Yigo, j’ai voulu enlever la couleur, car elle contribue souvent à faire que le vêtement soit beau. Avec juste du noir, je cherchais la prétention à pouvoir me désigner comme créatrice. J’ai été très rigoureuse. Finalement, je garde ma liberté dans la création, mais une maturité s’est mise en place chez moi. C’est un milieu très difficile.

Collection Yigo

Tes équipes ont-elles suivi ton essor ?
J’ai beaucoup travaillé à Lomé avec mes équipes pour toujours plus de précision et de qualité. Jusque-là, j’étais un peu laxiste et par conséquent je ne les aidais pas à s’améliorer, je ne mentionnais pas toujours les défauts. Tout cela a changé avec ma prise de conscience. D’ailleurs récemment, un des membres de mes ateliers est même venu me voir pour me dire combien qu’il a évolué sachant qu’il n’était pas très compétent au départ. Mais je voulais lui donner sa chance. Il fait les plus beaux manteaux à présent et il participe au fashion week d’Abidjan ! C’est  très important pour moi que mes ateliers aient pu gagner en expertise. Ils ont grossi, sont devenus renommés. A mes yeux, tu te perfectionnes dans le travail, la rémunération change. Une fois j’ai pleuré car le travail était trop bâclé. C’est un combat. Je travaille actuellement avec deux superviseurs et 13 personnes, j’essaie d’être plus présente, de les manager.

Raconte-nous ta rencontre la plus inspirante ?
Je suis un poisson rouge pour ce genre de questions… Je suis tellement impressionnée par beaucoup de personnes… J’apprends plus de mes défaites que des mes réussites. Le fait que ma cousine ne soit plus avec moi par exemple. Sinon, Who‘s next a été une expérience très importante. Je n’ai pas pu y assister, j’étais bloquée à Lomé à cause de la perte de ma carte d’identité, c’est donc ma cousine qui m’y représentait et m’envoyait des photos de tout ce qui s’y passait. La directrice du MOMA a déposé sa carte pour passer commande, il y a eu les acheteuses d’Agnes b… Là-bas, j’ai pu voir le potentiel de BaZara’pagne. Le succès du petit stand qu’on avait a été une sorte de confirmation. Comme une approbation du milieu de la mode.

Le best-seller : le snoods

Pourquoi cet accessoire que l’on retrouve dans la plupart de tes collections est un fil conducteur ?
Quand je rentrais de vacances de Lomé, je ramenais souvent des petits bracelets et avec le temps mes amis en ont eu marre. En Europe du Nord, je voyais pas mal de snoods et ça m’a inspiré. J’ai décidé de produire le mien avec du wax et une matière ressemblant à de la laine. Ca s’est vendu comme des petits pains. Quand j’ai vraiment commencé à créer, j’ai délaissé le snoods.  Ca faisait moins battre mon cœur… Moulaye d’Afrikréa m’a conseillé le contraire. Et j’ai participé à la Box Afrikréa, et là tous les snoods sont partis… Donc j’ai recommencé à en produire. C’est un fil rouge à maintenir, haha.

snoods

Ton dressing, tes projet

Est-ce que tu t’habilles chez d’autres créateurs proposant une mode entre Occident et Afrique ?
Oui, même si les tailles me posent parfois problème. En général, quand je fais une vente dans le cadre de salon, j’investis l’argent gagné dans les autre stands. En matière d’accessoire, j’aime PallAya et ML Kréation. Pour les vêtements, j’aimerais bien m’habiller chez Nash Print it, j’aime beaucoup ce qu’elle fait. Ebony city aussi !

Tu participes à l’événement Africa Now aux Galeries Lafayette. Peux-tu nous en dire plus sur la genèse de ce beau projet ?
Le Marché noir m’a contactée dans un premier temps avant que les Galeries Lafayette approuvent. La collection Yigo a beaucoup joué à les convaincre. Cependant, la clientèle là-bas n’est pas encore prête à acheter des marques qu’elle ne connait pas ou des vêtements trop bariolés. Par contre, mes premiers clients étaient russes et japonais, pour la vente de mes kimonos par exemple.

17887303_10212856255269979_1459990133_oVêtements BaZara’pagne sur le portant de l’espace Africa Now aux Galeries Lafayette Haussmann

Est-ce que tu as d’autres projets de ce type pour mettre en avant les créations BaZara’Pagne ?
Je me concentre pour l’instant sur ma boutique ainsi que mon site internet. Sinon, je conseille Who’s next qui permet de vraiment se frotter à la réalité bien qu’un stand coûte minimum 3000 dollars. Une nouvelle collection pour l’été est en préparation pour le mois de mai. J’ai un événement en Suisse également à venir ainsi qu’un défilé. Enfin, la scène parisienne c’est bien, mais j’ai envie également de faire mes preuves en Afrique. C’est drôle parce que là-bas on ne me connait pas du tout. L’idée serait de challenger les Nigérians, les Ghanéens, faire des fashion weeks avec eux. Quand j’aurai atteint voire dépassé leur niveau, je pourrai me reposer, haha. Les créateurs là-bas sont loin ! Ça fait battre mon cœur quand je vois tout ce qu’ils font ! Mais c’est un projet à long terme et je compte bien garder un pied en France. Pour le moment, je suis dans l’aventure.

Merci à Lodia pour cette rencontre inspirante et sa détermination empreinte de douceur et de créativité !

Vous pouvez retrouver ses créations sur le eshop BaZara’pagne, aux 3ème étage des Galeries Lafayette dans le cadre d’Africa Now jusqu’au 25 juin 2017 et à sa boutique de Paris sise au 11, rue des Halles.

One Reply to “Lodia Kpodzro, l’inspirante créatrice de BaZara’pagne”

  1. Hello ! Très bel article & interview 🙂
    Je ne connaissais pas du tout cette marque donc merci de partager ça. C’est toujours inspirant de découvrir ce genre de femme entrepreneuse. Dommage que je ne vis pas à Paris et n’ai pas le temps de m’y rendre ces jours-ci, j’aurais bien voulu voir ses créations aux Galeries Lafayette 🙁

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