Dossier – L’Afrique et son industrie textile : Made in Africa, trois marques françaises et leur expérience

Comme nous l’avons vu dans les précédents articles, l’Afrique possède de nombreux atouts pour conquérir le marché textile mondial et réellement profiter de cette tendance mode qui se cristallise autour de ses cultures. Cependant, des défis de taille restent à relever (infrastructures, industrialisation massive) tout en gardant un cap de développement éthique, durable et propre au continent. A travers l’exemple de la marque Nanawax, on peut constater que les réussites locales à résonance mondiale sont possibles. Mais les marques s’inspirant des modes africaines se créent aussi en dehors du continent. Si la France regroupe un nombre non négligeable de designers d’inspiration afropolitaine, peu proposent des pièces produites en Afrique. Le #madeinAfrica relève-t-il du parcours du combattant ?  Pour répondre à cette question trois marques nées en France mais produisant sur le continent africain ont accepté de partager leur expérience et de tordre le cou à certaines idées reçues.

Nelly Mbonou de JUNESHOP : Créé en 2001, JUNESHOP est L’une des premières marques établies en France et proposant du prêt-à-porter intégrant du tissu wax. Naviguant autour d’une clientèle éclectique, la marque fait confectionner ses pièces au Cameroun.

Vulfran de Richoufftz de PANAFRICA : Lancée en 2015 par un duo de jeunes entrepreneurs, Hugues et Vulfran, la marque de chaussures responsable se finance grâce à une campagne de crowdfunding récompensée de succès. La production est basée au Maroc.

Alice Lefort de TISS’AME : La marque née en 2011 de la collaboration d’Alice et d’Antonia, deux jeunes femmes passionnées par l’univers des textiles africains. Principalement axée sur l’art du tissage, TISS’AME propose des pièces fabriquées au Sénégal, au Togo et en Côte d’Ivoire par les artisans locaux.

 

De gauche à droite : Nelly, Vulfran et Hugues, Antonia et Alice

1- Comment avez-vous trouvé votre actuel atelier de confection et pourquoi l’avoir choisi ?

JUNESHOP : La marque JUNESHOP existe depuis 2001 mais a réellement été lancée en 2005. Au départ, j’ai cherché un atelier au Sénégal avant de déplacer la production au Cameroun où je suis née. Suite à plusieurs déconvenues avec des ateliers indépendant, dont un cas de vol de propriété intellectuelle, j’ai décidé de monter mon propre atelier de confection toujours au Cameroun. J’ai investi dans le local, les fournitures et les machines. Les ressources sont embauchées et formées par mon atelier.

PANAFRICA : Deux pays africains ont retenu notre attention pour la fabrication de nos chaussures : l’Ethiopie et le Maroc. L’un de nos critères de choix consistait à trouver un atelier disposant d’un réel savoir-faire et répondant à nos valeurs éthiques : des conditions de travail décentes avec un salaire minimum, une couverture santé pour les employés. En Ethiopie, les usines de fabrication de chaussures et de transformation du cuir sont généralement des délocalisations chinoises. Cela donne un peu l’impression de fabriquer en Chine et la plus-value africaine s’en trouve perdue. Le choix du Maroc s’est donc imposé pour le savoir-faire reconnu, une gestion locale, une situation géographique proche de la France et des conditions de travail qui correspondaient à nos valeurs. En juillet 2015, nous sommes allés sur place pendant trois semaines pour rencontrer les fabricants. Pour la première collection PANAFRICA, notre choix s’est porté sur un petit atelier familial d’une vingtaine d’employés avant de migrer pour les collections suivantes, plus volumineuses, vers un atelier mieux outillé et actif sur l’ensemble des phases de production. Du fait de notre production continue sur 6 mois, l’atelier peut embaucher des ressources durables et correctement rémunérées.

TISS’AME : Je travaille avec plusieurs ateliers et prestataires du Sénégal, du Togo et de Côte d’Ivoire, selon leurs spécialités (tissage notamment). Je les ai trouvés par bouche à oreille et prospection.

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2- Vous fournissez-vous également en matières premières en Afrique ?

PANAFRICA : La matière première qui donne son identité à la chaussure PANAFRICA c’est le tissu wax. Nous nous fournissons dans différents pays d’Afrique et allons physiquement sur place pour choisir nous-même les tissus pour nos collections. Nos fournisseurs sont de Côte d’Ivoire (particulièrement Uniwax, un partenaire de Vlisco) et dans une moindre mesure du Ghana et du Nigeria. Pour le reste des éléments qui composent une paire de chaussures (et qui sont multiples, la chaussure étant l’une des pièces le plus difficile à fabriquer), bien que nous souhaitions nous fournir uniquement en Afrique, nous sommes très vite limités. Le cuir est sourcé au Maroc, teinté en low-chrome (teinture moins nocive). Pour des raisons notamment éthiques, nous espérons dans le futur remplacer le cuir utilisé par des matières végétales (cuir de feuilles d’Ananas par exemple). Concernant la toile coton, bien que l’Afrique soit l’un des premiers producteurs de coton d’excellente qualité, la transformation locale est encore faible et peu à même de couvrir nos besoins. Nous nous approvisionnons alors en France et en Espagne. Cependant, nous collaborons actuellement avec l’association burkinabè Afrika Tiss dans le cadre d’un atelier de tissage et filage qui à terme pourrait nous fournir en toile coton.

Pour le caoutchouc, nous l’achetons sur les cours mondiaux et la gomme nous est fournie par des entreprises portugaises et italiennes. Enfin, la semelle est moulée et customisée pour la marque PANAFRICA au Maroc.

TISS’AME : Je me fournis essentiellement à Dakar en ce qui concerne le tissu. Je fais tisser également au Togo et je travaille avec des matériaux de Côte d’Ivoire, Niger et Burkina Faso.

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JUNESHOP : Les tissus JUNESHOP (wax, teintures) sont principalement fournis par l’usine textile du Cameroun, la CICAM (Cotonnière Industrielle du Cameroun, spécialisée dans la fabrication de pagnes et de serviettes de bain 100% coton – ndlr).

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3- Etes-vous originaire du pays où vous produisez ? Si oui, est-ce un avantage ?

TISS’AME : Non pour ma part, je suis française d’origine. Antonia (deuxième membre du duo de créatrices TISS’AME – ndlr) a passé son enfance au Sénégal et au Togo.

JUNESHOP : Oui, je suis originaire du Cameroun, pays où j’ai choisi de localiser ma production. C’est un avantage sans nul doute : je bénéficie d’une connaissance du terrain, des us et coutumes. De plus, j’ai le soutien de ma mère sur place qui m’aide en tant qu’intermédiaire.

PANAFRICA : L’expérience de trois ans de Hugues (formant avec Vulfran le duo PANAFRICA – ndlr) dans une start-up africaine entre le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Congo nous a aidé à appréhender le projet. De mon point de vue, la vision du commerce en Afrique est souvent erronée : il y a bien entendu des difficultés propres au continent mais la réalisation des affaires est moins tortueuse que ce que l’on pourrait croire ni plus difficile qu’ailleurs. Nous travaillons la plupart du temps en direct avec nos fournisseurs et l’atelier d’assemblage, sans intermédiaire.

4- Vous rendez-vous souvent sur place pour superviser la production ?

JUNESHOP : Oui, deux fois par an dans le cadre du lancement des collections.

PANAFRICA : Oui, nous nous rendons assez fréquemment sur place (une à trois semaines par mois) pour nous assurer du respect du cahier des charges et de la bonne conduite de la production.

TISS’AME :  Je suis 4 mois minimum par an au Sénégal.

5- Y’a-t-il une dimension sociale, éthique et durable dans votre stratégie de production ?

PANAFRICA : L’aspect éthique et durable fait partie de l’identité de PANAFRICA. A sa création, nous avions une volonté commune et forte : celle d’intégrer à notre stratégie de développement un aspect social et construire un projet durable et vertueux. Voilà pourquoi nous dédions environ 10% de nos bénéfices à des associations locales :

  • Espoir d’Afrique qui lors de la campagne de crowdfunding a assuré l’acheminement et la distribution des kits scolaires et avec qui nous continuons à travailler,
  • L’association Serge Betsen Academy, créée par ledit rugbyman français originaire du Cameroun qui à travers ses centres promeut les valeurs de ce sport dans le cadre d’un cursus scolaire,
  • L’association Afrika Tiss, citée plus haut, qui met en place des centres de formation au tissage et à la teinture. L’objectif de ce partenariat est de développer les cessions de formation auprès d’un plus grand nombre de femmes. PANAFRICA garantit également l’achat au prix juste d’une partie de leur production.

 

TISS’AME : Nous travaillons principalement avec des ateliers privés. L’éthique et le durable font bien sûr partie de TISS’AME mais la marque n’est pas labellisée. Pour l’aspect social, je souhaiterais dans le futur monter un atelier associatif, avec différents corps de métier, une infrastructure et des outils de fabrication plus moderne.

JUNESHOP : J’ai créé un atelier qui me permet d’assurer une production de qualité avec des tissus filés et produits au Cameroun mais aussi des conditions de travail décentes pour mes ressources. L’atelier assure également un local de travail outillé pour les couturiers et couturières qui ont la possibilité de travailler pour d’autres donneurs d’ordre. Le chef d’atelier assure une formation technique, les écoles agréées étant dures d’accès pour les classes sociales plus démunies.

 

6- Quels avantages identifiez-vous dans la production made in Africa ?

TISS’AME :  Il y a tout d’abord des avantages financiers par rapport à une production française mais l’objectif premier de TISS’AME est d’entretenir un savoir-faire ancestral et unique qui est appelé à disparaître.

JUNESHOP : Les avantages sont nombreux. Le coût de la main d’œuvre est bien moins élevé qu’en France, les matières premières sont à proximité. J’ajouterai également la présence de savoir-faire traditionnels qu’on ne trouve pas ailleurs (travail de la teinture par exemple). En produisant au Cameroun, j’ai l’impression de participer à son développement, de donner un travail et une formation à des jeunes femmes, de leur fournir les armes pour construire leur avenir. C’est une belle récompense pour moi.

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PANAFRICA : La simplicité des échanges est le premier avantage qui me vient à l’esprit. En effet, il y a un réel esprit d’entrepreneuriat dans les pays africains avec lesquels nous travaillons. Sans doute dû au contexte économique, beaucoup de gens associent à leur travail une activité parallèle en complément de leurs revenus. L’une des conséquences, c’est que la communication en est facilitée. On est écouté, il y a toujours une solution au moindre problème. Par exemple, pour une précédente collection, nous étions en rupture de tissus pour un modèle particulier. Avec beaucoup de fluidité, nous avons pu contacter l’usine d’origine et obtenir une livraison dans les temps. La même situation n’aurait pas été aussi simple en Europe. Le deuxième avantage est lié aux valeurs que nous souhaitons porter avec notre projet PANAFRICA : le côté humain et social de cet aventure. Nous rencontrons un nombre incalculable de personnes positives et qui croient en nous. C’est la plus belle de récompense.

Enfin, l’Afrique est un continent si riche, qu’il est possible d’y créer des chaussures d’A à Z, de la matière première au résultat final. La seule barrière à l’efficacité de cet atout c’est le manque d’industrialisation qui limite la transformation des matières premières.

Pour le coût du travail, il est moins élevé que celui de la France mais ce n’est pas un critère déterminant de notre point de vue. Une paire de chaussures PANAFRICA coûte 30 à 40% plus cher à la fabrication qu’un même modèle produit en Chine. On voit bien que la réduction des coûts n’est pas forcément un moteur de notre stratégie, nous sommes plus sur une ligne de qualité éthique et durable.

7- Quels sont les inconvénients ou obstacles que vous avez rencontrés ou rencontrez au quotidien ?

JUNESHOP : Une première chose : copier le modèle occidental est un réflexe à éviter. L’Afrique a ses propres codes et ses rythmes culturels. Proposer un format CDI – 9h-17h n’est pas concevable. Ainsi, JUNESHOP paye les ressources à la pièce produite corrélé aux nombres d’heures travailler pour laisser de la flexibilité aux employés. Ensuite, la formation des ressources a été un réel challenge. Cette dernière n’étant pas assurée via une éducation formelle et académique passant par une école (pour des raisons de coût la plupart du temps), les coutrières ont souvent appris par mimétisme, sans appréhender l’aspect technique de la confection textile (création de patrons par exemple). Pour pallier ce problème, j’organise des formations avec des couturiers expérimentés formés à l’ancienne école. L’illettrisme a été également un problème, ce qui est handicapant pour le suivi du cahier des charges. L’objectif est donc double : former les ressources et les instruire.

La protection de la propriété intellectuelle n’est pas assez régulée sur le continent, les créateurs s’exposent souvent au copiage et à la contrefaçon.

Enfin la gestion administrative d’un commerce (taxes, douanes, certificats) est un challenge mais tout comme en France où je me fais d’ailleurs aider par des consultants. Au Cameroun, je bénéficie du soutien familial et d’intermédiaires de confiance.

PANAFRICA : En tant qu’entreprise française, nous avons rapidement compris que nous ne pouvions pas arriver avec notre façon occidentale de faire et l’imposer dans nos pays producteurs. Il a donc fallu s’adapter et trouver des solutions pour travailler ensemble. Le premier obstacle s’est posé au niveau de la formalisation systématique des contrats. Il en résulte par exemple des difficultés de cadrage des délais de livraison, qui en Occident s’accompagne de pénalité en cas de retard. Pour coller au mieux au rythme de nos fournisseurs, nous avons préféré anticiper au maximum.  Ainsi notre production est planifiée 6 mois à l’avance. Résultat : nous ne connaissons que très peu de problème sur ce sujet.

La recherche de la qualité a été un problème au début du projet. Nous avons dû travailler étroitement avec notre atelier de confection pour assurer un niveau de qualité standard, éviter les pertes et autres défectuosités des produits.

Dernier inconvénient et pas le moindre : les connexions logistiques entre pays africains. La maturité des infrastructures demeure la plus grande faiblesse du continent. Acheminer les matières premières d’un pays à un autre peut relever du parcours du combattant. Nous avons dû utiliser à plusieurs reprises des circuits parallèles pour nous en sortir. Pour le futur, nous envisageons de collaborer avec notre partenaire Uniwax pour intégrer nos envois à leur circuit déjà existant de transport.

TISS’AME :  Je dirai que la conformité de la qualité des produits au niveau des exigences de la marque a parfois été un obstacle à la bonne marche de la production. La ponctualité et le respect des livraisons également.

8-Un conseil pour les jeunes designers voulant produire en Afrique ?

JUNESHOP : Aller sur place, rencontrer les gens, avoir des intermédiaires de confiance.

PANAFRICA : Savoir s’adapter aux manières locales de faire. Ne pas chercher à appliquer son schéma, écouter les gens, s’adapter. Garder sa motivation, de ne pas baisser les bras.

Merci encore à Nelly, Alice et Vulfran pour vos réponses !

One Reply to “Dossier – L’Afrique et son industrie textile : Made in Africa, trois marques françaises et leur expérience”

  1. […] appropriation. Je pense par exemple à Panafrica et son projet à la fois créatif et sociétal (voir l’interview ici) ou encore Olympe 75018 qui s’inscrit dans la culture de la Goutte d’or, quartier […]

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