Dossier – L’Afrique et son industrie textile : l’Ethiopie, futur épicentre de la confection textile ?

L’univers de la mode m’a toujours passionné, moins pour les paillettes que pour la création en amont. Choisir d’écrire sur la mode inspirée de l’Afrique me permet également de m’attarder sur un sujet qui me tourmente depuis l’adolescence : le développement de l’Afrique, ce continent d’où je suis issue et qui connaît encore bien des peines. Mais les choses changent, à leur rythme. Longtemps le membre autistique et muet d’une tablée internationale qui l’ignorait dans ses conversations, si ce n’est pour lui demander de passer le sel, le continent africain s’impose depuis une décennie comme un acteur qui compte, parle et fait parler. C’est donc dans la continuité de ce dossier consacré à son industrie textile que je me focalise sur l’Ethiopie, représentation de cette Afrique qui renaît de façon certaine malgré ses contradictions.

 

L’ETHIOPIE, KESAKO ?

Tout d’abord, petit topo sur l’Ethiopie pour ceux qui se seraient arrêtés à l’histoire de la reine de Saba :

  • Habitants: 99 465 819 habitants en 2015
  • Capitale : Addis-Abeba
  • Langues : oromo, amharique, anglais, arabe
  • Pays fédéral constitué de 11 régions
  • Monnaie : Birr (1Birr = 0.04 Euro)
  • Ressources naturelles : or, gaz naturel, fer, étain, lignite et potassium, café arabica, cuir
  • Industrie : 15.2% du PIB
  • Chômage : 17% dans l’ensemble du pays
  • Taux de croissance en 2015 : 10.2%

 

LES CLEFS DU SUCCES

C’est la première chose que l’on souhaite savoir en parcourant tous ces articles dithyrambiques : comment l’Ethiopie, dont les images de famine en 1984 ont durablement marqué les esprits, est en train d’entamer sa mutation textile ?

L’industrie textile en Ethiopie prend naissance en 1939 sous occupation italienne avec l’ouverture d’une première usine de fabrication de vêtements. Survivant à la fin de l’AMF  (l’Accord MultiFibres) en 2005 et la déferlante chinoise, fort de la présence d’investisseurs turcs et saoudiens, le pays exporte sur la saison 2012/2013 près de 100 millions de dollars de produits textiles.
Que fabriquent les usines éthiopiennes ? T-shirts, polo, vêtements sport, pyjama, uniformes militaires, uniformes de travail, tissus tissés et tricotés aussi bien que les textiles pour la maison dont les serviettes, draps et draps housses. Mais également beaucoup de cuir brut et ses produits transformés (gants, chaussures) grâce à la disponibilité du plus grand élevage de bovins d’Afrique et parmi les 10 premiers du monde (environ 72 millions de têtes de bétails : bovins, ovins, caprins).


crédit photo : european-food-and-cattle.com/fr/notre-projet-ethiopien/

On peut dès lors noter un premier facteur de succès : la présence locale d’une matière première telle que le cuir et surtout la mise en place progressive de moyen de transformation locale (voir l’exemple de l’entreprise Jamaica Shoes).

Mon article précédent faisait état d’une lourde faiblesse des pays africains : le manque d’infrastructure, qui limite l’expansion et le développement industrielle à grande échelle. Le gouvernement éthiopien l’a bien compris en se lançant dans la construction effrénée de routes et de barrages hydroélectriques, l’entretien d’une compagnie aérienne (Ethiopian Airlines) parmi les plus sûres d’Afrique et un projet de déploiement de 230 km de chemin de fer. Des efforts considérables à poursuivre car le pays demeure encore en 2015 au 19ème rang des 25 pays les plus pauvres du monde (source FMI) mais des efforts payants car le pays gagne dix places par rapport à ce même classement et a vu son industrie textile croître de 20% ces trois dernières années.
Dans une même logique, le parc industriel s’adapte au rythme saccadé et ne cesse de grandir : 5 usines textiles publiques (produisant localement les uniformes de travail), et en 2013, plus de 168 usines privées (usines de filatures, usines de production textile, usines de tricotage, usines de tissage, usines de production de vêtements et usines de textiles finis).

Ajoutons à ces facteurs de succès une politique d’exonérations fiscales incitatives et un gouvernement plutôt stable.

Pour achever cette liste, le facteur le plus déterminant : un coût du travail très bas, principal atout des pays émergents dans l’industrie légère (entre 50 et 70 dollars par mois, soit, environ dix fois moins qu’en Chine).

Usine chinoise de l’entreprise Huajian installée en Ethiopie. Crédit photo : hebdo.ch

Résultat : les investisseurs accourent au pays de la reine de Saba, le chômage baisse, (de 17.4% en 2014 à 16.8% en 2015), la croissance est de 10% depuis une décennie, le gouvernement multiplie les initiatives de développement, H&M s’installe dans la région, suivi de Tesco, Primark et ASDA, et peut-être bientôt groupe Zara. Le made in Ethiopia est lancé.

Néanmoins, bien que les opportunités se multiplient pour le pays, le challenge demeure avec la poursuite d’une industrialisation encore insuffisante, la facilitation de l’administration, l’accroissement des infrastructures, la gestion des délestages (coupure impromptue de l’électricité, bien connu en Afrique), l’accessibilité de la route vers Djibouti, seul accès maritime du pays.

FAIRE RIMER DEVELOPPEMENT ET  TRAVAIL DECENT

On peut le constater, les défis demeurent grands pour challenger sérieusement les géants asiatiques, et pérenniser cette ascension dont bénéficie le pays.

Ceci dit, il y a une question rarement évoquée lorsque l’on parle de développement des pays émergent, et en particulier de ceux d’Afrique : selon quels codes doit se faire ce développement ? Quelles leçons retenir des modèles occidental et asiatique ? Quelles erreurs à ne pas commettre ? La réponse ou les réponses deviennent difficiles à définir, oscillant entre un besoin légitime d’accession à la consommation de masse, à une industrialisation du niveau de ces régions où tant d’Africains émigrent, et l’envie d’un développement moins dévastateur pour la Terre, l’humain et la société en générale.

Cet équilibre constitue un des challenges, entre autres (politiques, administratifs, etc.), conscients ou non, pour l’Ethiopie. Rappelons tout d’abord que la ruée des investisseurs vers ce pays de l’Est de l’Afrique est liée à une tragédie humaine : l’effondrement du Rana Plaza en 2013 au Bangladesh qui a causé la mort d’au moins 1127 personnes et une crise du secteur textile bangladeshi, poussant les investisseurs étrangers à délocaliser 58 usines sur le territoire éthiopien. Une manne pour le pays qui cependant ne doit pas se transformer en cadeau empoisonné pour leurs conditions de travail. Un récent article publié dans le Monde « Le « made in Ethiopia » sur la voie du Bangladesh ? » fait état de la situation des travailleurs éthiopiens dans une usine possédée par des investisseurs chinois de la zone industrielle de l’est de Dukem. Coups, amputation de salaires, heures de travail à rallonge (plus de 48h par semaine) font s’interroger sur la possibilité d’un développement corrélé à un respect de la personne humaine et de conditions décentes. Comme le dit Gilbert Houngbo, directeur adjoint de l’Organisation internationale du travail dans un autre article du Monde Afrique « Jouer sur les salaires pour devenir plus compétitif est à double tranchant. C’est même une bombe à retardement. Il faut avant tout assurer un minimum de protection sociale aux salariés, sinon les bénéfices socio-économiques à court terme pourraient se transformer en dégâts incalculables à moyen et long termes. Il faut prendre en compte le respect des droits des travailleurs et la lutte contre les discriminations salariales. Cela permet d’améliorer la productivité et d’amener l’entreprise à de nouvelles hauteurs ». La Chine est en train de progressivement abandonné les pratiques qui ont assombri son image. Les salaires de ses travailleurs augmentent. Faut-il que les travailleurs des pays africains suivent un chemin équivalent, à savoir traverser une phase sombre d’exploitation à outrance de sa propre population avant de connaître une mue sociétale et accéder enfin à un statut de respectabilité ? Je ne le pense pas mais des réflexions doivent être entamées pour construire le développement autrement et peut-être emprunter des chemins non encore foulés par le capitalisme comme on le connaît. L’Ethiopie le nouvel atelier du monde, oui, mais pas au prix du sacrifice de ses ressortissants, j’espère.

Photo de couverture : crédit photo galerie.toiquiviensdethiopie.com
Les sources pour ceux qui veulent aller plus loin :
http://asmex.org/docasmex/Afrique%20de%20l’Est_Livrable%20M%20V_Guide%20d’exportation%20Ethiopie.pdf
http://www.rfi.fr/hebdo/20160624-ethiopie-industrialisation-rapide-limitee-economie-agriculture
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2016/02/12/le-made-in-ethiopia-sur-la-voie-du-bangladesh_4864513_3212.html
http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/ethiopie/presentation-de-l-ethiopie/
https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89conomie_de_l’%C3%89thiopie
https://www.jica.go.jp/french/news/opinions/130807.html
http://www.lesvigies.net/lethiopie-destination-sourcing-attrayante/
http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/Afrique/L-Ethiopie-la-future-Chine-de-l-Afrique-2015-07-15-1334727
http://www.la-croix.com/Actualite/Monde/En-Ethiopie-la-croissance-n-elimine-pas-la-pauvrete-_NG_-2010-05-20-551822
http://www.lesechos.fr/week-end/business-story/enquetes/0203519159751-lethiopie-nouvel-atelier-du-monde-1009370.php#
https://openknowledge.worldbank.org/bitstream/handle/10986/2245/9782744076626.pdf?sequence=6
http://www.rfi.fr/hebdo/20160624-ethiopie-industrialisation-rapide-limitee-economie-agriculture
http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/12/07/le-travail-decent-doit-etre-au-centre-des-strategies-africaines-de-developpement_4826311_3212.html#CXbXeyyHf2Mfwbup.99
http://fr.tradingeconomics.com/ethiopia/unemployment-rate
http://www.lemonde.fr/afrique/video/2015/06/25/exportatrice-de-cuir-l-ethiopie-veut-desormais-le-transformer-elle-meme_4662165_3212.html

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