Dossier – L’Afrique et son industrie textile : quid de la situation actuelle ?

Nous voyons depuis quelques années émerger des marques en Occident qui prônent une mode africaine moderne, principalement à base de tissu wax. Rien que depuis la création de mon blog (juin 2016), une demi-douzaine de nouvelles marques ont vu le jour. Comme décrit dans mon premier article, la période estivale est le champ préféré de l’imprimé africain ou « ethnique », comme maladroitement décrit dans la plupart des magazines féminins. La curiosité mainstream grandissante, attirée par cette mode différente, couplée à une attitude générationnelle de retour vers les origines chez les diasporas afro-descentes, présagent une consommation allant crescendo et non démentie par les enseignes qui se multiplient à un rythme étourdissant. Sans aucun doute, il y a un nouveau filon à exploiter. Cela mis à part, cet engouement favorise également une promotion positive de ce que l’Afrique a à offrir au reste du monde. On peut toutefois s’interroger sur le réel profit du continent.  Comme un nombre toujours plus large de consommateurs, j’essaye de m’interroger à chaque achat sur l’origine des vêtements. Est-ce que la mode africaine promue en ce moment est souvent fabriquée en Afrique ? Et si c’est le cas, qu’en est-il des moyens actuels de production du continent, de la matière première jusqu’à sa transformation in situ ? Quels sont les pays qui forment le noyau historique de son industrie textile, quels sont ceux qui tentent de se créer un avenir dans ce secteur ? Enfin, quelles sont difficultés mais aussi les opportunités à venir pour ce continent dans sa conquête textile ?

L’industrie textile africaine

  • Un peu d’histoire

Pour paraphraser Marcus Boni Teiga, journaliste béninois, dater les origines de la production des vêtements en Afrique n’est pas une mince affaire. La production la plus ancienne vérifiée à ce jour se situe en Egypte ancienne, près de 2000 ans avant Jésus-Christ avec l’utilisation principale de lin mais aussi de laine de mouton, de poils de chèvre et de fibre de palmier, herbe ou encore de roseaux.

1- Statuettes égyptiennes 2- Toutankhamon et Nefertiti

Si au cours des siècles et millénaires qui ont suivi, les différentes civilisations du continent ont développé des métiers de tissage, filage à base de coton, de soie en Afrique de l’Ouest, de laine de mouton/chameau en Afrique du Nord ou de raphia en Afrique centrale, on constate que l’industrie textile africaine a longtemps eu la dimension d’artisanat à petite échelle, mis à l’honneur par les maîtres tisserands et encourageant les productions locales et traditionnelles.

De même, si la culture du coton devient un enjeu économique de la colonisation au 19ème siècle dans la plupart des pays africains fréquemment à base de travail forcé et de surproduction (qui diminueront drastiquement les populations colonisées), la révolution industrielle et les usines de transformation textile ne font leur apparition qu’au début du siècle suivant dans les années 20. La mécanisation de l’industrie textile gagnera donc l’Afrique après avoir révolutionné l’Europe à la fin du 19ème siècle. La première usine textile à voir le jour se trouve en Ethiopie, sous l’occupation italienne en 1939. Suivront des unités de filature, tissage et teinture dès 1950 dans l’actuelle zone de l’Union Economique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA : Bénin, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Guinée-Bissau, Mali, Niger, Sénégal, Togo) qui quitteront la seule production locale pour une production mondiale à partir de 1985 sous l’impulsion d’investissements souvent français.

Crédit photo : Brazzaville. Déchargement de balles de coton au port fluvial (1949 – Robert Carmet © CAOM)

 

  • De nos jours

Production du coton

Le coton demeure la matière première textile majoritaire sur le continent. L’Afrique représente en moyenne 11% (entre 8% et 15% selon les années) de la production mondiale de coton pour 13% des superficies arables mondiales. En comparaison, la Chine produit en 2014 27% du coton mondial, l’Inde 25% et les Etats-Unis 11%.
Autre point important : la transformation du coton (filage, tissage) est encore trop faible : généralement, de 2% à 5% du coton produit sur place est transformé dans des usines encore trop peu nombreuses et à la rentabilité limitée.


Source : JeuneAfrique

La confection des vêtements

Concernant la confection, le secteur industriel demeure encore très timide en Afrique subsaharienne (notamment de l’ouest et centrale) avec une tradition ancrée du petit tailleur de quartier sollicité pour les grands événements et par la diaspora. Des usines nationales permettent cependant d’assurer les besoins locaux avec un rendement néanmoins limité. Le continent compte cependant des pôles d’usine en Afrique du nord (Maroc, Tunisie) et en Afrique de l’Est qui jouissent d’exportation internationales et de centres de façon pour les marques venues d’Europe.

  • Qui sont les acteurs majeurs ?

Concernant la production de coton

La région UEMOA représente 8% des exportations de coton mondiale et occupe 70% de la population active des pays de la zone économique. Hors, seule 2% de la production est transformée sur place (ensuite 90% de la production envoyée en Asie, 8% en Europe). Les états se positionnent sur un objectif de 25% de coton transformé sur place d’ici 2020. Le Burkina Faso est lui le leader africain en production de coton et 9ème mondial avec 272 000 tonnes produites en 2015/2016.

Boules de coton au Bénin

Concernant la production des tissus traditionnels

Prenons l’exemple de deux types de tissu très répandus :

Le wax : bien que majoritairement produit en Hollande (en ce qui concerne le qualité la plus recherchée avec la mainmise de l’entreprise VLISCO), des pays africains se sont engagés sur le créneau pour une production locale : le Bénin (avec notamment l’usine SOBETEX et ses trois qualités de tissu : wax, védomè et chivi), le Ghana (ABC wax), le Niger (Sonitextile) ou encore la Côte d’Ivoire (Uniwax) sont les principaux producteurs locaux.

Le bazin : le coton damassé (ou soie damassée) est importé d’Angleterre, d’Hollande ou de Chine avant d’être teint localement, notamment au Mali qui plébiscite le plus ce tissu brillant des grands évènements.

Concernant la confection

Comme précisé plus haut, les ateliers de confection à échelle industrielle demeurent encore timides sur le continent.

Des pays ont pourtant su tirer leur épingle du jeu et ont développé leurs usines pour devenir des ateliers de confection ouverts aux échanges internationaux. On citera le Maroc et la Tunisie qui ont réussi à se nicher une place dans l’univers du façonnage destiné aux marques européennes, favorisés par leur proximité géographique.

Au-delà du Sahara, l’Afrique de l’Est s’impose comme un acteur d’avenir avec l’Ethiopie (que l’on retrouvera dans un dossier plus complet), le Kenya (qui a bénéficié d’une annulation des taxes douanières vis-à-vis des Etats-Unis suite à l’accord de libre-échange américain (AGOA)(*), gonflant ainsi ses exportations de 27,3 %).

Madagascar conserve également une place majeure sur le marché de la maille et vient de voir son économie textile relancée suite à sa réintégration en 2014 dans l’AGOA.

(*) La loi African Growth and Opportunity Act (AGOA) est une loi adoptée en mai 2000 par le congrès américain. Le but de cette loi est de soutenir l’économie des pays africains en leur facilitant l’accès au marché américain s’ils suivent les principes de l’économie libérale.

Source : Wikipédia

 

Analyse des forces, faiblesses, opportunités et menaces de l’industrie textile africaine

Chasser le naturel, il revient au galop… Pour approfondir cette présentation sommaire de l’industrie textile sur le continent Africain, petit clin d’œil à mes acquis d’école : une analyse FFOM (Force, Faiblesses, Opportunité et Menaces) qui met en perspective les différents paramètres d’évolution du secteur.

  • Force

Une production locale de coton de qualité

La présence de cette matière première très consommée dans l’industrie textile mondiale est un atout majeur. Ajoutons à cela sa particulière qualité en comparaison avec le coton cultivé en Inde ou en Amérique. Cependant, la mise à profit de cette force dépend de l’industrialisation qui apportera une réelle valeur ajoutée avec une transformation faite localement (entre 2 et 5% à ce jour).

Proximité avec l’Europe

La proximité avec le marché européen demeure une réelle force pour convaincre les donneurs d’ordre au-delà de la Méditerranée. Les délais d’acheminement s’en voient réduits, la compatibilité linguistique améliore également la compréhension entre les parties prenantes.

Prix de la main d’œuvre

Une autre motivation pour les investisseurs. L’exemple de l’Ethiopie est assez révélateur : un employé chinois dans l’industrie textile coûte 450 dollars mensuels contre 50 dollars pour un ouvrier éthiopien…

  • Faiblesses

Les infrastructures et le matériel industriel

Energie, transport, communication, etc. L’indice de développement bien que différent selon les 54 pays qui composent le continent, une significative partie d’entre eux pâtit encore d’une présence d’infrastructures insuffisante à un développement effectif et résilient. Les usines en fonctionnement datent souvent de l’ère coloniale, notamment dans la zone franc CFA. A titre d’exemple, « chez Mwanza Ltd en Tanzanie, des centaines de métiers à tisser produisent du tissu à 150 coups la minute. Les standards, aujourd’hui, c’est entre 800 et 1200 coups la minute. En comparaison, au Pakistan, au Brésil, en Inde, en Chine ou en Turquie, une usine avec le même nombre de machines, mais modernes, produit, dans le même temps, 10 fois plus de surface de tissus qu’en Afrique » d’après l’interview de Nicolas Konda sur lesafriques.com. Actuellement des groupes de réflexion s’orientent vers des programmes de développement « sur mesure » et des objectifs à horizon 2030 sous l’impulsion des 17 objectifs de développement durable pour changer le monde. De plus, le 20 novembre, sous l’initiative des Nations Unies, est célébrée comme étant la journée de l’industrialisation de l’Afrique. Elle réunit entre autres l’Union Africaine (UA) autour des partenaires clefs du développement.

Contexte politico-économique et législatif

Selon la Banque mondiale, « il coûte de 20 à 40 % plus cher de faire des affaires en Afrique que dans les autres régions en développement, en raison d’une réglementation trop contraignante, d’une législation foncière floue, de l’inefficacité des systèmes judiciaires, de l’incertitude politique et d’une concurrence déloyale des entreprises bien introduites dans les milieux politiques. Les marchés sont alors entre les mains de quelques sociétés puissantes. ».

Si là encore la situation diffère en intensité selon les pays et les régimes politiques, la stabilité des institutions est un critère incontournable à la réalisation des affaires et la présence d’investisseurs.

Le Franc CFA

Héritage de l’ère colonial dans les zones UEMOA et CEMAC, cette monnaie liée à l’euro pénalise les pays producteurs dans le cadre des exportations.

  • Opportunités

Le plébiscite de la mode éthique et durable par les donneurs d’ordre occidentaux

Une mode africaine locale en pleine expansion localement et à l’étranger

Les investissements de géants de l’industrie de la mode (H&M et Zara notamment), attirés par des coûts plus bas qu’en Asie

Une population africaine qui ne cesse de croître (entre 2 et 3 milliards en 2050) et qu’il faudra habiller.

 

  • Menaces

Concurrence chinoise

La concurrence asiatique a fait beaucoup de mal à une industrie textile africaine prenant doucement ses marques après les indépendances. Comme au reste du monde d’ailleurs avec la fin de l’accord multifibres (AMF) en 2005 qui imposa pendant 32 ans des quotas d’importation de la production asiatique en Europe et en Amérique. Suite à la fin de ces limitations, l’industrie textile endure le déferlement chinois que l’on connaît.  Cette situation de libre-échange a fragilisé de nombreux pays comme l’Afrique du Sud avec 150 000 emplois perdus en 15 ans ou le Maroc et le Lesotho qui ont vu certaines usines délocalisées vers le continent asiatique. Au Burkina Faso, sur les 46 usines de filature fonctionnelles en 2003, seules une dizaine d’usines sont aujourd’hui en état de marche.

L’autre face de la concurrence chinoise consiste en la production de tissu wax pas cher mais souvent de mauvaise qualité, contrefaite, introduite parfois de façon illégale dans les marchés locaux.

Les fripes d’Europe

« Tombola » à Kinshasa, « la fripe » au Cameroun. Depuis les années 1980, les fripes de seconde main des pays Occidentaux sont envoyées dans les pays du Sud, notamment en Afrique, inondant le marché local. Ce système, en contribuant à diffuser la mode occidentale et à habiller les plus pauvres, a influé la production locale et son expansion.

L’impact écologique et socio-économique

Cela est pour le moment peu mentionné dans la plupart des articles qui prônent l’intensification de la production textile en Afrique avec l’arrivée de H&M ou Zara. Pourtant, compte-tenu des exemples occidentaux et asiatiques, il est important de garder en mémoire une volonté de développement maîtrisé du point de vue écologique, socio-économique pour éviter les écueils de surprofits et de pollution actuels.

Comme présenté, l’industrie textile africaine demeure dans une phase de conquête et de développement avec un but ultime : enfin profiter aux populations locales. Des opportunités naissent et attirent les investisseurs face à des conditions favorables (production du coton, coût bas de la main d’œuvre, proximité avec l’Europe). Il appartient aux différents acteurs du continent de trouver des solutions face à une concurrence asiatique forte tout en préservant l’intégrité de ses terres et de sa population. Le cas de l’Ethiopie, décrite comme la concurrente africaine de la Chine, sera abordé dans la suite de ce dossier (un peu) spécial.

Image en couverture : Usine au Ghana
Pour les sources (nombreuses…) voici les principales, contactez-moi pour la liste exhaustive 😉
http://www.lemonde.fr/economie/article/2015/02/12/les-nouvelles-routes-d-approvisionnement-de-l-industrie-textile_4575424_3234.html
http://www.uneca.org/fr/pages/l%E2%80%99industrialisation-et-des-infrastructures
http://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/april-2006/textiles-la-perte-de-d%C3%A9bouch%C3%A9s-co%C3%BBte-des-emplois-%C3%A0-l%E2%80%99afrique
http://www.jeuneafrique.com/mag/373176/economie/madagascar-sante-de-lindustrie-textile-nette-amelioration/
http://www.rfi.fr/afrique/20140703-madagascar-secteur-textile-rejouit-reintegration-agoa-etats-unis-exportation
http://www.lesafriques.com/actualite/textile-le-plus-grand-atout-de-l-afrique-c-est-son-coton.html?Itemid=90
http://www.un.org/africarenewal/fr/magazine/april-2006/textiles-la-perte-de-d%C3%A9bouch%C3%A9s-co%C3%BBte-des-emplois-%C3%A0-l%E2%80%99afrique
http://www.industriall-union.org/fr/dossier-le-redressement-pour-lindustrie-textile-dafrique-du-sud
https://www.researchgate.net/publication/44788873_Les_consequences_pour_les_pays_en_developpement_de_la_suppression_des_quotas_dans_le_textile-habillement_le_cas_de_la_Tunisie
http://www.lesafriques.com/actualite/textile-le-plus-grand-atout-de-l-afrique-c-est-son-coton.html?Itemid=90
http://www.black-feelings.com/accueil/detail-actualite/article/wax-et-bazin-quand-les-africains-sapproprient-une-production-venue-dailleurs/

One Reply to “Dossier – L’Afrique et son industrie textile : quid de la situation actuelle ?”

  1. […] Mon article précédent faisait état d’une lourde faiblesse des pays africains : le manque d’infrastructure, qui limite l’expansion et le développement industrielle à grande échelle. Le gouvernement éthiopien l’a bien compris en se lançant dans la construction effrénée de routes et de barrages hydroélectriques, l’entretien d’une compagnie aérienne (Ethiopian Airlines) parmi les plus sûres d’Afrique et un projet de déploiement de 230 km de chemin de fer. Des efforts considérables à poursuivre car le pays demeure encore en 2015 au 19ème rang des 25 pays les plus pauvres du monde (source FMI) mais des efforts gagnants car le pays gagne 10 places par rapport à ce classement et a vu son industrie textile croître de 20% ces trois dernières années. Dans une même logique, le parc industriel s’adapte au rythme saccadé et ne cesse de grandir : 5 usines textiles publiques (produisant localement les uniformes de travail), et en 2013, plus de 168 usines privées (usines de filatures, usines de production textile, usines de tricotage, usines de tissage, usines de production de vêtements et usines de textiles finis). […]

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